Partir sur les chemins de Compostelle, par Yoann

 

Partir sur le chemin de Compostelle.

J'y pensais sans en avoir particulièrement envie, juste comme une chose qui serait à essayer un jour. Et puis l'occasion s'est présentée et ça m'a semblé être une très bonne idée, le bon moment.

Dans la famille on en parle souvent, forcément. Mes parents nous ont souvent dit combien ils appréciaient ces semaines passées sur le chemin, hors de tout, presque comme dans un autre monde. D'après ce que j'avais cru en comprendre, passer 15 jours avec eux sur le chemin, c'était l'occasion rêvée de faire un véritable break, de mener une vie saine quelques jours au moins dans l'année, de passer du temps avec mes parents et de faire faire un peu d'exercice à un corps qui se complaît dans l'absence d'activité physique qui caractérise mon métier (le beau métier d'informaticien !).

Dans les grandes lignes, je n'avais pas vraiment tort. Mais c'était à la fois pire et bien mieux que ce que j'imaginais à l'époque.

Pour ce qui est du break, ça a été au-delà de mes espérances, même si pour mes parents je suis resté bien trop "connecté" à leur goût (je n'ai pas grandi avec un iPhone dans les mains, mais je m'y suis très bien adapté...) Il n'empêche que j'ai passé deux semaines souvent en dehors de toute civilisation et pratiquement tout le temps en pleine nature, avec des paysages magnifiques. On se remet très vite à réécouter les oiseaux, à vouloir réapprendre leurs noms, à faire confiance au ciel plutôt qu'à son application météo pour prédire le temps de l'après-midi. Au fil des jours et des kilomètres, on finit par remarquer les changements de végétation et de cultures, les modifications d'architecture des maisons, les variations de la terre qui compose notre chemin ou les différences dans les types d'élevages des régions qu'on traverse. Autant de choses qu'on n'a jamais l'occasion (ou le temps) de remarquer quand on circule à toute vitesse, en bon citadin que nous sommes.

Il ne m'a pas fallu longtemps pour oublier (presque) complètement le travail et pour redécouvrir les plaisirs simples d'une vie dans la nature, comme lorsque j'étais gamin et que je passais mes journées à la campagne, sans notion de temps, d'urgences à traiter et de deadlines à respecter. Une vie tellement plus simple.

Côté vie saine, j'ai été servi aussi, avec un rythme de sommeil qui, des mois après, en reste modifié. Levé à 6h tous les jours, couché à 22h au plus tard, souvent avant, et ce malgré une sieste presque systématique d'une bonne heure (voir plus) dans l'après-midi. Des repas réguliers (toutes les deux heures pendant la marche !) et dans l'ensemble nettement plus sains que ceux que je prends d'habitude. Juste quelques écarts indispensables à notre santé (mentale cette fois) : un peu de chocolat de temps en temps, et une ou deux gouttes d'Armagnac, mais c'était pour soutenir l'économie locale ! Et bien sûr de l'exercice, avec en moyenne sept heures de marche par jour.

Là où je me suis le plus mépris, c'est pour l'activité physique. Je fais un peu de sport, je cours (presque) régulièrement, et je pensais que des heures de marche, ça serait de la fatigue physique, des efforts musculaires à fournir pour tenir le rythme toute la journée, peut être aussi des courbatures les lendemains des grosses journées. Je pensais aussi que les ampoules que j'avais eues en commençant à courir me permettraient de ne pas trop souffrir niveau pieds.

J'avais pratiquement tout faux. Je n'ai pas souvenir d'avoir fatigué musculairement, j'ai bien été essoufflé dans certaines montées, mais mes parents essayaient de me ralentir. Ils avaient en effet remarqué que j'avais tendance à les faire marcher plus vite que leur rythme naturel. Et heureusement qu'ils l'ont fait. Les douleurs sont venues très vite, et ce n'étaient ni des ampoules ni des courbatures. De mauvaises chaussures dans un premier temps, et le manque d'entraînement dans un second temps m'ont fait découvrir des douleurs qui m'étaient totalement inconnues : tendinites et contractures musculaires, le tout saupoudré finalement, au bout de 10 jours, de quelques petites ampoules.

Des douleurs qui sont venues progressivement, qui se sont installées les unes après les autres et qui ne m'ont pas quitté jusqu'à la toute fin. Chaque jour la douleur semblait pire, mais chaque jour je découvrais que je pouvais passer outre. Dès que je m'habituais à une douleur, une nouvelle venait s'ajouter pour tester ma volonté. Et c'est bien de volonté qu'il s'agit, cette volonté qu'on retrouve chez toutes les personnes que l'on croise sur le chemin et qui m'interdisait de m'arrêter parce que j'avais mal. Comment pouvais-je m'arrêter moi, jeune trentenaire sans problème de santé particulier, quand sur ce chemin on sait que des personnes qui ont plus de 70-80 ans font courageusement leurs kilomètres tous les jours, parfois pendant des semaines, avec leurs problèmes de santé habituels en plus de ces douleurs passagères que je connaissais ? Comment pouvais-je m'arrêter moi, à cause d'une banale tendinite, alors que ma mère souffre depuis des années de capsulite aux épaules et de très fortes douleurs au niveau des pieds ?
Alors j'ai fait comme tout le monde, je me suis tu et j'ai marché, ce qui m'a permis d'aller bien plus loin que ce que je pensais. J'ai repoussé mes limites, pas en kilomètres, mais en résistance à la douleur, en volonté. Le dernier jour ça allait mieux, je n'avais mal qu'à mes 3-4 ampoules, un vrai bonheur !

Ce que je n'avais pas anticipé, c'est le côté "social" du chemin. Je voyais ça comme une marche souvent solitaire, et c'est vrai que par moment, on peut marcher des heures sans croiser personne. Mais les pèlerins suivent un même chemin, et on croise et recroise régulièrement les mêmes personnes, on rencontre à chaque pause, à chaque hébergement, des personnes qui partagent cette expérience particulière et qui aiment en parler. L'occasion de rencontres qui ne se feraient jamais en temps normal : parce qu'on vient de milieux différents, parce qu'on aime des choses différentes, parce qu'on ne partage pas les mêmes croyances et aussi parce que dans la vie de tous les jours, on ne prend pas le temps de s'intéresser à toutes les personnes que l'on croise. Sur le chemin, on est peu et on a du temps pour échanger. On y parle de choses simples, très peu de nos vraies vies, qui semblent peu importer finalement.

Enfin je pensais que le chemin serait l'occasion de passer du temps avec mes parents, et pour ça, je ne m'étais pas trompé ! Nous avons passé deux semaines complètes ensemble, pour ainsi dire 24h/24 et 7j/7, ce qui n'était pas arrivé depuis 15 ans. Certains de mes amis m'ont dit après coup qu'eux auraient probablement fini par se disputer avec leurs parents. Ça ne m'a même jamais traversé l'esprit, ni avant ni pendant. Tout s'est très bien passé, mais il faut dire aussi que j'ai eu la chance d'avoir :

- une maman super organisatrice qui nous avait planifié deux semaines aux petits oignons, avec logements réservés d'avance tous les soirs et trajets préparés à l'avance

- un papa super courageux qui trouvait toujours le courage de ressortir chercher notre pitance alors que moi j'avais à peine la force de me traîner de la douche à mon lit

Alors pour m'avoir permis de profiter à fond de ces deux semaines, sans stress et avec toujours quelque chose dans le ventre pour m'endormir : merci Maman et Papa !

Ce chemin restera donc pour moi une belle expérience, que je conseillerai volontiers à mes amis et connaissances. Il n'y aura pas eu que des moments faciles et plaisants, mais je me souviendrai longtemps de ces paysages, de ces moments partagés avec mes parents, de cette Japonaise qui nous jouait de la flûte pendant que chantaient les oiseaux, de ce chemin transformé en torrent que nous avons descendu, de ces fraises fraîchement cueillies que nous avons dégustées, de ces rencontres que nous avons faites.

Yoann

 

PS, je rapelle simplement que Yoann était venu nous rejoindre à Moissac et a parcouru avec nous les treize dernières étapes, soit environ 300 km.  Bravo à lui, nous sommes fiers de lui...

 

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Commentaires : 2
  • #1

    Jocelyne (mercredi, 22 août 2012 15:01)

    Super Yoann ! Super parents !
    Bravo bises

  • #2

    audrey (mardi, 28 août 2012 11:07)

    venez prolonger la magie du chemin de compostelle avec mon roman... "un amour de Camino" : bonne découverte !
    http://www.syblio.com/un-amour-de-camino